Enfants, leur apprendre le oui et le non Cher

Entre contraintes et plaisirs, l’affirmation de soi trouve son équilibre dans nos oui et nos non. Comment les exprimer pleinement ? Un apprentissage qui s’acquiert dès l’enfance.

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  • Le pays du non
  • Pas de oui sans non, pas de non sans oui
  • Quand ils disent non pour faire oui
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    Claude Halmos

    Les parents déplorent souvent les non de leurs enfants. Ils se plaignent de leurs refus. Redoutent que ceux-ci ne mettent en cause leur autorité et révèlent chez leur progéniture une (dangereuse) tendance à refuser les règles. Il est beaucoup plus rare qu’ils s’inquiètent de la trop grande fréquence de leurs oui.

    L’enfant qui ne dit jamais non n’est – à l’instar du bébé trop sage – que rarement un objet d’inquiétude et c’est dommage. L’éducation, en effet, devrait permettre aux enfants d’apprendre tout autant le non que le oui car les deux sont absolument nécessaires à leur construction.

    L’étrange complexité du oui

    Malgré son air modeste et ses trois petites lettres, le oui est un mot bien plus complexe qu’il n’y paraît. Il suppose, en effet, toujours que l’ait précédé :

    - soit une demande : « Tu veux de la salade ? Oui, merci », et, dans ce cas, il peut être l’expression d’un choix, d’une liberté.

    - soit un ordre : « Circulez ! Oui, monsieur l’agent », et il est, alors, le plus souvent un oui non pas de consentement, mais de contrainte. La preuve de l’allégeance faite à une autorité.

    Cette seconde dimension est des plus importantes, car la vie avec leurs semblables oblige en permanence les humains à se soumettre aux ordres de la société. A dire oui aux obligations, aux interdits qu’elle impose. Les adultes connaissent bien ces oui qu’ils sont tenus de dire mais qui chaque fois leur coûtent parce qu’ils les contraignent à aller à contre-courant de leurs désirs. Ils vont de l’heure imposée pour le réveil du matin au feu rouge qui, si on le "grillait", ferait gagner un temps fou. En passant par les exigences imbéciles du chef de service auquel il serait si tentant de dire son fait…

    Les enfants ont à faire aussi à ces oui. Aussi souvent que les adultes, mais plus durement, car ils n’ont pas encore acquis l’habitude, et surtout la compréhension, des règles qui pourraient leur permettre de supporter les frustrations qu’elles engendrent. Celles-ci, pourtant, les guettent à chaque instant de leur vie comme autant d’obstacles mis par l’éducation au "pulsionnel" qui les habite. Ils doivent apprendre à dire bonjour, à ne pas crier, à ne pas voler, à ne pas frapper, etc. Il leur faut dire oui à la chambre à ranger, aux dents à laver, aux leçons à apprendre, à l’interdit de l’inceste, aux devoirs à faire, aux dimanches chez grand-mère et j’en passe…

    Pour l’enfant, le pays du oui est celui des contraintes, des interdits et des lois. Il doit y vivre une grande partie de son temps et y abandonner peu à peu ce que Freud nommait « le principe de plaisir » – je fais ce que je veux, comme je veux, quand je veux… – pour entrer dans la règle commune : « Oui, papa, oui, maman, oui monsieur le professeur… » Au secours ! 

    Le pays du non

    Heureusement, pour fuir cet enfer, il existe un pays du non. Le pays du non, c’est celui de toutes les choses que l’on est en droit de refuser parce qu’elles n’ont rien d’obligatoire. De toutes celles dont on peut décider soi-même. La couleur du vêtement que l’on va mettre le matin (« Non, maman, pas celui-là ! »). Le nombre de tartines que l’on va manger à son petit déjeuner (« Non merci, je n’ai plus faim… »). Ses propres critères de la beauté, le métier que l’on fera plus tard, etc. Le pays du non, c’est le territoire du désir, celui du je, du choix et des opinions libres.

    C’est un beau pays mais, que l’on soit adulte ou enfant, il n’est pas toujours facile d’y vivre. D’abord, à cause des autres. Parce que poser son désir implique souvent de s’opposer au leur, surtout, quand, persuadés de savoir mieux que nous où est notre "bien", ils veulent en décider à notre place. A ce niveau, la tâche est plus dure encore pour l’enfant. Parce qu’il construit toujours sa personnalité "contre" ses parents. Dans les deux sens du mot. C’est-à-dire à la fois en prenant appui sur eux – à la façon dont on s’appuie sur un mur – et en s’opposant à eux. Et est donc, de ce fait, contraint de leur signifier en permanence qu’il n’est pas l’enfant – imaginaire – dont ces parents avaient rêvé : « Non maman, moi, le piano, ça ne me plaît pas ! » Cette affirmation de soi, ce refus du désir de l’autre, qui permettent de dessiner peu à peu les contours de son propre désir, ne vont pas sans peur – peur du conflit, peur de décevoir l’autre et de le faire souffrir, peur de perdre son amour, etc. – et sans culpabilité. Cette culpabilité de l’enfance peut persister à l’âge adulte et empoisonner aussi bien la vie privée que la vie sociale : « Chaque fois que je dois dire non à quelqu’un, j’en suis malade ! »

    En fait, pour qu’un adulte ressente la vie aux pays du non comme légère et légitime, il faut qu’il en ait fait très tôt l’apprentissage. C’est-à-dire qu’il ait eu des parents qui non seulement aient accepté ses choix, mais les aient sollicités et encouragés. Même – et surtout – pour les choses apparemment banales du quotidien : « Tu veux des betteraves ou des carottes ? » Lui aient demandé son avis pour tout ce qui le concernait : « Pour la colo, tu préfères la mer ou la montagne ? »… et l’aient respecté. Et, de surcroît, lui aient donné le droit de les contredire, d’émettre des avis différents des leurs.

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